À propos de : La Mémoire du fleuve
 
Jean Michonet nous introduit dans les secrets de l’Afrique bien mieux que ne saurait le faire un régiment d’ethnologues.
 
 
Jean Michonet est né dans la forêt gabonaise, et c’est dans la forêt qu’il va mourir. Il n’a point fréquenté d’autres paysages. Il a vécu dans la compagnie des singes et des crabes, de la lèpre, des panthères et des fourmis carnassières, des anthropophages, des génies et des spectres, des eaux putrides. Pendant un demi-siècle, il a arpenté le bout du monde, il a navigué dans le dédale des fleuves et des marigots, et, de cette existence héroïque, toute trace se fût dissipée si Jean Michonet n’avait rencontré par hasard, dans les derniers mois de sa vie vagabonde, de sa noble vie, un médecin, également romancier, Christian Dedet, vite fasciné, et qui lui a donné la parole.
Jean Michonet est mort au début des années 80. Grâce à Christian Dedet, sa voix demeure. Cette voix est magnifique. Elle est simple, modeste, sensible. Elle écarte les voiles derrière lesquels somnole une Afrique terrible. Elle dit les choses de la vie, les choses de la mort, d’un ton égal, sans forfanterie ni jérémiades. Les malheurs appartiennent à l’ordre des choses. La mort est l’invitée de la vie, et pourquoi protester ? «  C’est l’Afrique » commente brièvement Michonet, ou bien : «  Que veux-tu, c’est l’enfer, ici », et encore, cette phrase lancinante qui figure au blason de tous les vrais aventuriers : « Foutu pour foutu... »
Aucune résignation pourtant. Vingt fois jeté à terre, tour à tour  Crésus de la forêt ou bien mendiant, il se relève vingt fois. Adolescent déjà , et parce qu’il ne veut pas être placé à l’orphelinat de Brazzaville, il accepte de recruter des jeunes Noirs pour les grands chantiers du Gabon. Il se porte aux confins du monde connu, chez les Bavongo. C’est une peuplade pour Jérôme Bosch ; des villages rongés par la maladie, arriérés, hantés d’histoires de vampires et de dragons. Le tout jeune Michonet désarme la méfiance des chefs et il forme une caravane : deux cents jeunes gens, vêtus d’un petit cache-sexe de cuir, et qu’il va piloter dans la forêt pleine de hurlements et de lueurs, jusqu’aux villes. « Marchand d’esclaves ? » s’interroge-t-il plus tard. « Non, recruteur. »
D’autres entreprises suivront. Michonet sera traceur de routes. Il montera une compagnie de navigation dans le lacis des fleuves et des marécages. Il soignera les lépreux qui sont innombrables. Il vivra dans la gueule de la mort, car la forêt, avec ses fièvres, ses boues et ses vases, ses crapauds, ses pythons est une formidable machine à détruire.
Michonet se bat sans trêve. Il n’a pas dix ans qu’il tue un hippopotame avec le fusil chipé à son père. Plus tard, il chassera des panthères, des buffles, des serpents, mais il n’est pas l’ennemi de tous les animaux. À trois reprises il a dû abattre des gorilles qui le chargeaient, et il s’est promis de ne plus recommencer, parce que les grands singes pleurent quand ils meurent. Une seule espèce appelle le mépris de Michonet : celle des crocodiles, qui sont méchants, sournois, et qui se dévorent entre eux. Durant quelques années, Michonet sera le plus grand chasseur de crocodiles du Gabon.. Il expédiera jusqu’à 20.000 peaux par an vers Port-Gentil.
 
La madeleine proustienne du bout du monde
 
Tel est Jean Michonet, l’un des derniers représentants d’une race d’aventuriers et de forestiers qui s’est éteinte en même temps que lui. Mais le témoignage de Michonet a d’autres mérites. Cet homme est un métis. Il est né d’une femme noire et d’un homme venu de Normandie. Il sait bien que les deux sangs se mélangent dans son corps et, dans les commencements, même si ses yeux sont bleus, il s’est voulu Africain. Il s’est fait initier à la société secrète des Bwitis. Il a aimé une jeune femme noire, mais, le jour où son premier enfant meurt parce qu’il a été soigné par des féticheurs grotesques, Michonet comprend qu’il n’est pas seulement Africain. Il ne rejette pas l’Afrique, mais il refuse de partager l’héritage, même si sa vie en est crucifiée.
« Africain ?... Européen ?... Blanc ?... Noir ?... » Il a aimé une Noire et il s’en est séparé parce qu’il est blanc. Plus tard il se mariera avec une Blanche, et cette femme s’éloignera de lui  parce qu’il est africain. « Ma couleur intermédiaire me condamnait à échouer perpétuellement. »
Rares sont les écrivains capables de dire les parfums. Jean Michonet, cet homme sans beaucoup d’instruction accomplit ce tour de force. Ce livre est une interminable senteur. Il nous pilote à travers les odeurs : l’odeur écoeurante de la vase ou du manioc roui, la puanteur des crocodiles, l’odeur de nuit des panthères, les parfums frais, soyeux, des rivières, les pestilences de la poussière dans les cases abandonnées et, par dessus tout, l’odeur des quatre cents espèces d’arbres de la forêt primitive, spécialement celle de l’okoumé, qui sert à fabriquer les torches. L’okoumé, c’est la madeleine proustienne du bout du monde. « C’est cela, l’odeur de notre vie, l’odeur de résine d’okoumé. »
Si l’on ajoute que ces mémoires nous introduisent dans les secrets des peuples abandonnés bien mieux que ne saurait le faire un régiment d’ethnologues, on aura peut-être donné l’envie d’ouvrir ce beau livre, ce long souvenir, arraché par Christian Dedet au fantôme d’une Afrique mourante.
 
Gilles Lapouge, Le Monde (vendredi 8 mars 1985).
 
 
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