À propos de : La Mémoire du fleuve |
L’Afrique au cœur |
La vie de Jean Michonet ? Un formidable roman « noir » dans le Gabon des forêts moites et des fleuves lourds. |
Son grand-père, Jean-Marie Isaac, fut l’un des pionniers de l’ex-Afrique Equatoriale française — et le premier Blanc à connaître le Bwiti. Sa grand-mère Esonguérigo, une Myéné épousée « à la coutume », devint Oguéguéni — Étoile — après une nuit d’initiation mémorable. Son père, Marcel , vécut sur les rives de l’Ogooué la vie difficile des défricheurs de forêt, avec Marie Isaac, la fille métisse « oubliée ». Il voit mourir sa mère à Lambaréné, dans l’hôpital du docteur Schweitzer, puis son père épuisé, brisé, vaincu par la tuberculose, et l’Afrique. Il n’a que quatorze ans, le voilà seul face à la forêt gabonaise et à l’ Ogooué, face aux Myénés, aux Bakélés, aux Fangs, aux féticheurs et hommes-tigres, face, aussi, à l’administration coloniale. Doublement seul, puisque métis... |
D’abord, pour Christian Dedet, alors en mission sanitaire, ce n’avait été qu’un nom, qui sans cesse revenait en écho à ses questions sur le Gabon. Les masques bapounous ? Les Mitsoghos du Sud ? Il n’y a que Jean Michonet qui peut vous en parler, monsieur. Les puissances du bwiti, le grand rituel secret gabonais ? Jean Michonet toujours, que l’on dit initié. Veut-il remonter l’Ogooué ? Ah ! si Michonet avait encore son fameux rafiot, le « Loire » ! S’intéresse-t-il au commerce de la peau de croco ? Pour cela, il faut voir le boss, M.Michonet... Jean Michonet qui, à quatorze ans, s’enfonça en plein cœur de la forêt, plus loin qu’aucun Blanc avant lui, en pays bavongo, pour y recruter de la main d’œuvre, vainquit à Tsinguépaga le gorille fétiché et revint à Assévé pour y tailler, quatre ans plus tard, un véritable empire ; Michonet, le roi de l’ okoumé, du sipo, du douka, des acajous, qui soignait les lépreux à l’occidentale mais n’en devint pas moins un maître du bwiti ; Michonet ruiné qui se fait corsaire et chasseur, bientôt patron du transport fluvial, puis entrepreneur du crocodile, l’ami et conseiller du président Léon M’Ba — bref, une légende vivante. |
Jusqu’à ce qu’un jour, Christian Dedet le rencontre, sur un débarcadère, retour d’une expédition au croco. Michonet — taille moyenne, trapu, les yeux bleus, rien de la prestance des aventuriers en Cinémascope ! —, d’abord réservé, se décide enfin à parler. Et Dedet, l’écrivain, écoute, fasciné. Ce qu’il entend là est tout simplement incroyable, déroutant, bouleversant ! Ah ! écrire ses Afriques ! « J’y pense », répond Michonet, laconique — avant de repartir dans la forêt. Il faudra un an pour que le projet prenne corps. Et bien des mois avant qu’il aboutisse. Dedet note, enregistre, allège, simplifie. Et Michonet raconte toujours, remonte une fois encore le fil de ses souvenirs, le long du grand fleuve Ogooué. Et Dedet le suit, envoûté, comme s’il était entré par privilège dans une dimension intérieure où les profondeurs d’une vie singulière se confondent peu à peu avec celle d’un continent entier. |
| Foutu pour foutu |
Mais entre-temps, la chasse au crocodile est interdite. L’empire de Michonet s’effondre. La ruine, à nouveau ? C’est compter sans l’incroyable ténacité de l’aventurier. Dedet le retrouve à Libreville, attaché-case à la main, devenu Monsieur Maison Evolutive, ou Mobilier de France, remplissant les paillotes gabonaises de meubles Louis XV. Et puis il disparaît... Vers Franceville, dans la forêt. Où, la cinquantaine passée, il tente de se relancer dans l’exploitation de l’okoumé. Comme s’il avait voulu reprendre le fil de sa jeunesse. Comme s’il avait voulu reparcourir la trajectoire de sa grand-mère Oguéguéni, se fondre dans la forêt et dans le fleuve qui l’avaient fait naître, et transformer ainsi son échec en disparition rituelle... |
Reste ce livre sans phrases vaines, sans pathos — bouleversant. À ce point pudique, et d’une langue si exacte que l’on ose à peine lui accoler quelques superlatifs et le dire un chef-d’œuvre. Et pourtant ! |
Reste l’Afrique, comme on ne l’ avait sans doute jamais dite, le Gabon des forêts moites, des fleuves lourds, des plaines irritées de sécheresse, ombres et lumières mêlées. Des pêcheurs crient dans le matin d’Omboué, la lumière blafarde monte de la lagune, avec la chaleur, une pirogue glisse, énigmatique, chargée de poissons, de bananes, de paquets, et l’ eau se referme derrière elle, sans un bruit. Un vacarme soudain fait trembler la forêt — un éléphant, là-bas, qui affronte un anaconda ? Puis tout retourne au silence — ce silence qui hante chaque page du livre. |
Reste une histoire, grandiose. « Il me semble que si l’une de mes origines avait cherché à étouffer l’autre, je serais mort deux fois », dit quelque part Michonet. Mais il lui aura fallu un courage extraordinaire pour vivre ainsi jusqu’au bout l’aventure de ses deux races, sans en renier aucune. La place qu’il s’est gagnée, durement, lui donne la distance exacte : cette distance imposée d’abord par la fatalité dont il a su faire sa suprême liberté. Un aventurier, donc ? Ceux qu’il a connus, ou que l’on disait tels, répond modestement Michonet, n’avaient pas choisi leur sort : « Leur devise ? Il m’a toujours semblé que ce devait être "Foutu pour foutu"... » La définition même de l’Aventure. |
Michel Le Bris, Le Nouvel Observateur (15 février 1985). |
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