À propos de : Le Métier d'amant
 
Le feuilleton littéraire de Kleber Haedens
« Ces  amants  tristes  qui  provoquent  la  mort »
 
 
Ramon Rodriguez « novillero » plein de courage, a commis l’erreur de se faire donner trop tôt l’alternative. Grièvement blessé par un taureau, il découvre un sentiment qu’il ignorait jusqu’alors et dont il ne pourra plus se défaire : la peur. Sa dernière corrida est celle de la déroute et du carnage.
Sur la table d’opération, à l’infirmerie des arènes, Ramon encore une fois blessé avoue qu’il est un torero fini.
On pouvait lire  cette histoire au début de 1960, dans  Le Plus grand des taureaux, premier roman de Christian Dedet. Un roman qui frappait par sa vérité, sa vie, une certaine amertume, le sens d’un monde qui se détruit.
Après avoir lu Le Métier d’Amant, son deuxième récit, nous nous demandons si Christian Dedet n’est pas saisi par un véritable romantisme de l’ échec. Parmi toutes les hypothèses que l’on peut faire sur l’avenir d’un jeune « diestro », et si l’on écarte la mort,  il avait choisi la pire. Notons que Ramon a été un garçon brillant et hardi. Mais nous n’avons pas eu le droit de le connaître dans se belles heures. Il ne montrait le nez qu’à partir du moment où l’angoisse l’avait saisi.
 
L’âpre combat des ruptures
 
Le Métier d’Amant  est l’histoire d’un garçon qui plait aux femmes, mais qui ne peut pas les aimer. Ses souvenirs sont faits de l’ âpre combat des ruptures et non du charme des conquêtes. Dès la première page, nous le voyons se réveiller dans le lit d’une femme qu’il a résolu de quitter.
Alain La Varène, jeune médecin de Montpellier, semble avoir décidé de ne pas exercer la médecine. Il est monté à Paris. Nous savons qu’il a publié sans enthousiasme quelques chroniques dans les journaux et qu’il a vaguement commencé un roman. Mais son occupation capitale consiste à séduire les femmes et, si l’on peut dire, à s’en gorger.
Vite las de ces créatures offertes, Alain dépense le meilleur de son énergie à s’en dégager. Chaque femme désirée  et captive n’arrive, en fin de compte, qu’à le rendre à cette solitude que les plus doux corps ne peuvent dissiper.
Nous commençons maintenant à comprendre que Christian Dedet suit le chemin où Drieu La Rochelle, un jour, s’est arrêté. Alain est un frère de Gilles. On peut dire de lui ce que disait de Gilles la critique d’avant-guerre : il est « disponible ». Lui aussi est un permissionnaire dans la vie. Gilles descendait du front. Alain revient d’Algérie et ce n’est sans doute pas par hasard qu’il est l’amant d’une riche juive appelée Miriam. Nous n’avons pas oublié la Myriam Falkenberg de Drieu.
 
La lassitude et la passion
 
Alain va donc errer dans sa propre existence entre la lassitude et la passion, aimable, insaisissable, tour à tour hésitant et résolu, faible et prêt à tout.
Christian Dedet est né le 12 septembre 1936, Alain doit avoir son âge. Il appartient, lit-on, à une génération qui a fait très tôt « l’apprentissage de la défaite ». Ses yeux s’ouvrent sur le monde. Malgré ses réussites apparentes, il n’y voit rien de bon.
Vers la fin du Métier d’amant , Alain, au volant d’une Buick, échappe de peu à la mort et, quelques jours plus tard, s’arrête au milieu d’une tentative de suicide. A quoi bon ? Le livre porte en épigraphe une phrase de saint Jean de la Croix : «  Plus je vis, plus je meurs ». Alain se dit que depuis très longtemps il a commencé à mourir.
Les jeunes héros de Christian Dedet ne se jettent pas à corps perdu dans la mort elle-même, mais ils la provoquent et la frôlent. Le néant les attire. Ils se laissent fasciner par l’image d’un monde  immobile et froid.
On se rappelle qu’Alain a commence un roman sans trop y croire. «  Il faudrait, pense-t-il, se lancer dans un roman sans intrigue, où rien ne se passerait,  où personne n’attendrait rien. Il faudrait en arriver à créer des personnages quiseraient la négation même de la révolte, qui auraient découvert dans leur propre impuissance la source de l’impuissance universelle et qui flotteraient au fil du récit, le ventre en l’ air, comme des poissons morts. »
 
Un certain plaisir
 
Alain retrouve aussi tout naturellement ce que l’on appelait avant la guerre « les itinéraires de fuite ». Il connaît en Espagne les chemins de Drieu, de Montherlant, et l’on verra dans son refus des réalités du monde un des signes les plus clairs du romantisme contemporain.
Au cours du récit, Alain fait une expérience du genre retour aux sources. Las de Paris, des femmes, de l’érotisme obligatoire et de cette demi-oisiveté où sa jeunesse se perd, il accepte de remplacer un médecin pendant quelques mois.
Le voici dans un village du Languedoc où il a choisi d’habiter une maison solitaire. Son travail l’épuise et ne lui apporte rien. On ne peut dire cependant qu’il le fasse avec dégoût. Il ne s’engage pas entièrement et, malgré tout, il n’est pas  absent de sa propre aventure. C’est ce qui le rend difficile à saisir. On voit pourquoi les femmes ne le comprennent pas.
Alain retrouve avec un certain plaisir l’hiver et la solitude à la campagne et la chasse au canard sauvage dans le petit jour glacé sur les marais. Mais il suffit que revienne Miriam, toujours hardie, sensuelle et odorante, pour qu’Alain envoie au diable ce qu’il tentait de reconstruire en lui-même et  reparte avec elle pour Paris.
Le Métier d’amant, c’est aussi l’échec de Miriam. Malgré toutes ses ressources, elle ne parviendra pas à garder Alain, pas même à obtenir de lui l’aumône d’une dernier été où ils auraient pu, parmi les fleurs de quelque Portugal, épuiser les feux du désir.
Elle ne réussira pas davantage à reprendre son mari. Celui-ci est un vieux débris radical-socialiste des républiques parlementaires. Sa carrière politique est finie. Il échoue dans les affaires. L’argent lui manque et s’il peut encore quelque temps surmonter les maux qui le rongent, c’est parce qu’il exerce lui aussi le métier d’amant.
Christian Dedet fait de Louis Chabaneau, personnage à la fois enfantin et usé,  candide et retors, un portrait plein de clairvoyance. Mais Chabaneau, comme les autres, ne peut fuir l’envoûtement de l’échec. Nous le voyons mollement remuer ses derniers espoirs, tenter de ranimer la vie avec Miriam, courir par habitude un jupon facile, puis sombrer dans un mal qu’on ne peut pas guérir.
Il meurt, veillé par une simple courtisane qui s’était attachée à lui sincèrement.
La jeune Sonia Leconte a beaucoup plus de ressources. Chabaneau a été son premier amant et elle tient de lui une certaine connaissance de la vie. Sa grande beauté offre un caractère de sauvagerie curieusement mêlée de douceur craintive. L’éclat fiévreux du regard, l’ éclat fauve de la chevelure se trouvent apaisés par la grâce un peu molle du sourire. Les yeux si vifs peuvent exprimer l’inquiétude et la peur.
 
La retraite aux flambeaux
 
Le Métier d’Amant raconte la liaison d’Alain  et de Sonia depuis le premier regard jusqu’à l’inévitable rupture. Tous deux, bien qu’ils aient déjà beaucoup traîné dans diverses couches,  paraissent d’un seul coup affamés de désir. Ils se dévorent dans les jours et les nuits de Paris, ils courent vers la Méditerranée, et le soleil et la mer se  mêlent à l’amour.
Qui dira pourquoi, chez Alain, le charme en un instant se brise ?  Alain fait une distinction qui lui est propre entre la passion et l’ amour. L’amour est pour lui ce qu’il ne connaît pas, un sentiment qui pénètre et qui dure, tandis que la passion survient, brille et s’évanouit comme une retraite aux flambeaux. Rien d’autre que ces passions fugitives n’a pu jusqu’ici le sortir d’une sorte d’abandon et froisser la vie sous ses yeux.
Christian Dedet a vingt-six ans. Il est de ceux qui veulent vivre et comprendre. On ne peut douter de ses dons.
 
Kléber  Haedens, Paris-Presse/L'Intransigeant (20 octobre 1962).
 
 
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